Vivre, c’est un peu comme conduire une automobile. Le moteur ronronne doucement sous le capot, le volant répond au bout des doigts, et l’on avance. Je regarde vers l’horizon : un long ruban d’asphalte me sépare de la destination finale, là-bas, tout au bout, au bord d’un grand précipice que l’on sait inévitable mais qu’on se refuse de voir.
De temps à autre, machinalement, je jette un œil dans le rétroviseur. Le passé s’y étire, déformé par la courbure du miroir. J’y vois ces autoroutes rectilignes de ma jeunesse, sur lesquelles je filais à toute allure, happé par l’urgence d’arriver, sans voir les forêts majestueuses, les éclats du soleil sur les feuillages et tout ce que la nature nous offre de plus beau. J’avais les yeux fixés sur la vitesse, sourd aux murmures du monde.
Plus près, dans le reflet, j’aperçois aussi des routes départementales, serpentant au milieu des collines. Celles-là, je les ai empruntées à des moments plus calmes de ma vie, savourant chaque virage, prenant le temps de respirer.
Et puis, il y a les zones d’ombre du rétro. J’y distingue des chemins creux, des ornières boueuses et profondes dans lesquelles je me suis enlisé, en suant à grosses gouttes pour réussir à m’extraire de la glaise. Des souvenirs de grandes tempêtes et de fatigue extrême.
Je roule. Le paysage continue de défiler. Mes mains se resserrent sur le volant, le vent murmure autour de la voiture ; je comprends que l’essentiel n’est pas la vitesse de la course, ni même la chute finale au bout du ruban, mais la façon dont on vit le voyage.
Christian Dechartres - écrivain public - https://cd-lmdp.over-blog.fr - auteur de "Ce que la médecine m'a pris", "Clinique, silence, violence".