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pierre lemaitre

« Miroir de nos peines » de Pierre Lemaitre – Albin Michel

Publié le par Christian Dechartres, cd-lmdp

Les bonnes lectures du confinement

 

Pierre Lemaitre, prix Goncourt pour Au revoir là-haut, saisit la grandeur et la décadence d’un peuple broyé par les circonstances.

La 4e de couverture : avril 1940, Louise, trente ans, court, nue, sur le boulevard du Montparnasse. Pour comprendre la scène tragique qu’elle vient de vivre, elle devra plonger dans la folie d’une période sans équivalent dans l’histoire, où la France tout entière, saisie par la panique, sombre dans le chaos, faisant émerger les héros et les salauds, les menteurs et les lâches… Et quelques hommes de bonne volonté.

Après Au revoir là-haut et Couleurs de l’incendiePierre Lemaitre clôt sa formidable trilogie de l’entre-deux-guerres avec ce titre.

 

Dès l’incipit, le lecteur reconnaît le style de l’auteur :

Ceux qui pensaient que la guerre commencerait bientôt s’étaient lassés depuis longtemps, M. Jules le premier. Plus de six mois après la mobilisation générale, le patron de la Petite Bohème, découragé, avait cessé d’y croire. À longueur de service, Louise l’avait même entendu professer qu’en réalité « cette guerre, personne n’y avait jamais vraiment cru ».

 

Quelques extraits

 

Le commandement en 1940 !

Le vainqueur de Verdun et le disciple de Foch sont aujourd’hui aux commandes. La France respire : au calme olympien et à la force de caractère du premier sont désormais alliés la sûreté de jugement et le sens inné du commandement du second.

 

L’enfer de l’exode

Fernand n’acheva jamais sa course.

Il n’était pas à mi-chemin qu’un grondement sourd fit vibrer l’air au-dessus du camp, prenant du volume à une vitesse inquiétante, se démultipliant, tous les visages se dirigèrent vers le ciel.

 

Désiré se réinvente…

Comme on voit, Désiré était vraiment à son affaire. Son inventivité était sans cesse mise au défi, son imagination donnait sa pleine mesure. Lui qui n’avait jamais cru en Dieu raffolait de ce rôle salvateur. Une période de paix eût fait de lui un gourou très convenable. Un temps de guerre lui avait offert une soutane dans laquelle il avait vu sinon un signe, du moins une invitation.

 

L’énigme se dénoue

Louise et Raoul ont besoin d’intimité et puis nous connaissons l’histoire. Regardez seulement ceci, qui est émouvant. Raoul s’est assis à côté de Louise, ils n’ont pas prononcé le moindre mot, il a fouillé le fond de sa poche et exhumé un minuscule bout de papier, le seul morceau de la lettre qu’il ait conservé, sa signature : Louise.

 

  • Secret de famille, grands personnages, rebondissements, burlesque et tragique ponctuent le roman pour le plus grand plaisir du lecteur.

 

Christian Dechartres – écrivain public – « Le Mot de Passe » - http://cd-lmdp.over-blog.fr

Observateur de la comédie humaine

 

« Le pays tout entier était saisi d’une fureur commémorative en faveur des morts, proportionnelle à sa répulsion vis-à-vis des vivants. »

In Au revoir là-haut (2013)

 

 

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Incipit d’ « Au revoir là-haut » et de « Couleurs de l’incendie ».

Publié le par Christian Dechartres, cd-lmdp

 

Le premier a valu le prix Goncourt à Pierre Lemaitre : deux rescapés des tranchées ont vécu l’enfer ; ils réalisent une escroquerie spectaculaire. Toute la tragédie d’une génération nous saute à la figure.

 

Le second nous emmène dans l’entre-deux-guerres. Une femme déploie toute son énergie et son intelligence pour survivre dans cette époque où l’homme domine. Années trente : l’Europe s’enflamme.

 

Au revoir là-haut

 

Ceux qui pensaient que cette guerre finirait bientôt étaient tous morts depuis longtemps. De la guerre, justement. Aussi, en octobre, Albert reçut-il avec pas mal de scepti­cisme les rumeurs annonçant un armistice. Il ne leur prêta pas plus de crédit qu'à la propagande du début qui soute­nait, par exemple, que les balles boches étaient tellement molles qu'elles s'écrasaient comme des poires blettes sur les uniformes, faisant hurler de rire les régiments français. En quatre ans, Albert en avait vu un paquet, des types morts de rire en recevant une balle allemande.

 

 

Couleurs de l’incendie

 

Si les obsèques de Marcel Péricourt furent perturbées et s'achevèrent même de façon franchement chaotique, du moins commencèrent-elles à l'heure. Dès le début de la mati­née, le boulevard de Courcelles était fermé à la circulation. Rassemblée dans la cour, la musique de la garde républicaine bruissait des essais feutrés des instruments, tandis que les automobiles déversaient sur le trottoir ambassadeurs, parle­mentaires, généraux, délégations étrangères qui se saluaient gravement. Des académiciens passaient sous le grand dais noir à crépines d'argent portant le chiffre du défunt qui cou­vrait le large perron et suivaient les discrètes consignes du maître de cérémonie chargé d'ordonner toute cette foule dans l'attente de la levée du corps. On reconnaissait beau­coup de visages. Des funérailles de cette importance, c'était comme un mariage ducal ou la présentation d'une collection de Lucien Lelong, le lieu où il fallait se montrer quand on avait un certain rang.

 

Les incipit des deux premiers ouvrages de la trilogie de Pierre Lemaitre sont particulièrement réussis. En 2019, nous découvrirons le troisième volet. Patientons.

 

Christian Dechartres – écrivain public – www.cd-lmdp.fr– http://cd-lmdp.over-blog.fr

 

« Parfois, je te jure, je me demande si on n’était pas mieux sous la mitraille, au moins, on avait l’impression de servir à quelque chose, à gagner la guerre… »

 

 

 

 

 

 

 

 

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"Au revoir là-haut", un grand livre émouvant

Publié le par Christian Dechartres, cd-lmdp

Pour Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre a obtenu le Goncourt 2013. L’auteur réussit dans ce livre une fresque bouleversante de la fin de la Grande Guerre et de la réinsertion forcément compliquée pour les gueules cassées.

Je ne résiste pas à la tentation de vous livrer quelques passages relevés au début du livre :

 

« Monsieur Péricourt gagnait déjà un argent fou avant la guerre, le genre de types que les crises enrichissent, à croire qu’elles sont faites pour eux. »

 

« …somme toute, une guerre mondiale, ça n’était jamais qu’une tentative de meurtre généralisée à un continent. Sauf que cette tentative-là lui avait été personnellement destinée. En regardant Édouard Péricourt, Albert revivait parfois l’instant où l’air s’était raréfié, et sa colère bouillonnait. Deux jours plus tard, il était prêt, lui aussi, à devenir un assassin. Après quatre années de guerre, il était temps. »

 

« A la manière de ces hommes qui étaient restés courbés pendant quatre ans sous la mitraille et qui, au sens propre du terme, ne s’en relèveraient plus et marcheraient ainsi leur existence entière avec ce poids invisible sur les épaules, Albert sentait que quelque chose, il en était certain, ne reviendrait jamais : la sérénité. »

 

Pierre Lemaitre produit, avec talent, une œuvre sur cette génération perdue. Son récit est impressionnant. Il emmène le lecteur au cœur de la tragédie sans tomber dans le piège du pathétique.

 

Son récit nous saisit

Nous sommes d’autant plus réceptifs à un si beau texte que nous avons été touchés, de près ou de loin, par la Grande Guerre. Mon grand-père fut mobilisé le 3 août 1914, blessé le 22 août 1914 à Ethel (Belgique), capturé le même jour, libéré le 27 juillet 1919. Sa fille – ma mère donc – est née le 5 septembre 1914. A son retour de captivité, mon grand-père découvre sa fille âgée de presque cinq ans.

Jamais je n’ai pu savoir dans quelles circonstances les éclats d’obus lui avaient labouré le bras et le flanc droits ; pas plus de succès sur la façon dont la balle lui avait scalpé une partie du crâne.

Enfant, je voyais ses blessures, mais impossible de savoir comment il avait été si durement touché. Je m’interrogeais en le regardant, qu’était-ce que la guerre ? Combien de blessures morales trainait-il depuis que les armes l’avaient meurtri ? Que pouvait-il éprouver après ses cinq années de captivité ? Comment a-t-il vécu son retour en retrouvant sa femme et en trouvant une enfant de cinq ans qu’il ne connaissait pas ? Sa fille.

 

Comme en Corée, Albert s’est fait ensevelir

Albert, dans Au revoir là-haut, me rappelle mon lieutenant de Corée avec qui j’ai écrit pendant trois années. Il fut désigné pour commander un peloton d’exécution à Nuremberg, ensuite, il fut volontaire dans le bataillon français engagé dans la guerre de Corée. Durant la seconde partie du conflit, les combats se déroulèrent comme en 14-18, une guerre de tranchées atroce. Mon lieutenant fut enseveli lors d’une attaque d’artillerie, comment fut-il sauvé ? Je n’ai jamais pu connaître les circonstances exactes malgré mes trois ans d’entretiens avec lui.  L’homme humilié ne révèle pas tous ses malheurs. C’est un peu comme si le ressort de la mémoire s’était cassé.

 

Encore un volet et la trilogie sera complète

Si vous n’avez pas déjà lu Au revoir là-haut, je vous le conseille vivement. C’est une fresque réalisée avec maîtrise et talent. Avec Couleurs de l’incendie, Pierre Lemaitre nous fait vivre le second volet de sa trilogie avec le même talent.

 

Christian Dechartres – écrivain public – www.cd-lmdp.frhttp://cd-lmdp.over-blog.fr

 

« Beaucoup reviennent de la guerre qui ne peuvent décrire la bataille. »

 

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Écrivain public : que de belles rencontres, quel travail passionnant

Publié le par Christian Dechartres, cd-lmdp

« Monsieur Dechartres, venez me voir ; j’ai des documents à vous faire lire. On ne vous a jamais présenté pareille histoire. »

Au fond de moi, je pense que Monsieur Blok abuse. Les documents que je découvre chez mes clients tournent toujours un autour des mêmes sujets. Que ce soit lors de la Grande Guerre, en Indochine, en Algérie, pendant la Seconde Guerre mondiale, je retrouve souvent les blessures physiques et mentales, la famille dans l’attente d’un fils, un combat atroce qui marque à jamais le soldat.

 

Monsieur Blok[1] insiste. Il m’affirme que son histoire entre dans la catégorie du « jamais vu ».

 

Il habite à une heure de route, mais il m’a l’air tellement enthousiaste que je dois lui rendre visite.

 

Il me narre une histoire inédite dans mon répertoire

« En 38, après les accords de Munich, mon père a compris que la guerre était inévitable. Nous habitions Strasbourg à une centaine de mètres de la frontière. Il a cherché une maison en Touraine pour y mettre toute sa famille à l’abri.

En 39, la guerre éclate, mon père est mobilisé comme capitaine dans la 9e armée de Giraud. Il sera fait prisonnier le même jour que son général d’armée. Mais le plus improbable, c’est qu’il a conduit une colonne de prisonniers français du nord de la France vers l’Allemagne ; le commandement allemand lui avait donné un ordre de mission. Mon père – non escorté, derrière les lignes - l’a exécuté. Il savait ce qu’il pouvait en coûter de désobéir. C’est tout de même peu banal de voir en juin 1940 une colonne de prisonniers français commandée par un officier français parce que les troupes allemandes étaient trop occupées par leur avancée fulgurante. »

 

Des trésors pour la mémoire collective

Monsieur Blok me montre toutes les archives de son père. Il tenait un carnet de bord qu’il renseignait chaque jour. Les anecdotes révélées dans ses cahiers font prendre la mesure des véritables difficultés de la population lors de l’avancée des panzers et montrent comment les Français devaient se plier aux ordres des Kommandanturs par la suite.

 

Le papa de mon interlocuteur, le capitaine Blok, dans le cadre de la mission qui lui avait été confiée, a donné des ordres à des soldats allemands lors du déplacement de la colonne de Français en route pour l’Allemagne.

Je dois avouer que je n’avais jamais vu une histoire aussi invraisemblable.

 

La recherche des détails dans les archives

Je me suis lancé à la recherche d’archives que j’ai consultées au service historique de la défense à Caen. J’y ai trouvé les documents relatifs à sa capture, son internement dans l’Oflag IV D en Silésie. D’origine alsacienne, il avait refusé la nationalité allemande. Ça lui a valu l’internement.

J’ai interrogé des personnes âgées des villages traversés par la colonne de prisonniers de Blok. Depuis 2013, j’ai constitué un manuscrit de 250 pages. J’avais déjà édité un ouvrage en 2014 reprenant l’histoire du capitaine alsacien. Maintenant, j’étoffe le récit, j’y explique les évènements concomitants à l’avancement des prisonniers menés par le capitaine Blok du nord de la France à l’Allemagne.

 

Je dois faire éditer cet ouvrage

Quand je lis Pierre Lemaître – « Au revoir là-haut » et « Couleurs de l’incendie » - aux éditions Albin Michel, je vois mon capitaine Blok, déjà combattant lors de la Grande Guerre et flairant la seconde.

J’ai appris que Pierre Lemaître avait l’intention de poursuivre sa trilogie dans le cadre des événements de mai juin 1940. Si seulement je pouvais passer un moment avec le Goncourt 2013 pour évoquer mes recherches ! Pierre Lemaitre réussit, en abordant des sujets graves, à passionner les lecteurs. Avec lui, on touche du doigt les liens très forts entre l’écriture et la vie.

 

Christian Dechartres – écrivain public – www.cd-lmdp.frhttp://cd-lmdp.over-blog.fr

 

« Depuis six mille ans, la guerre

Plaît aux peuples querelleurs,

Et Dieu perd son temps à faire

Les étoiles et les fleurs. »

Victor Hugo

 

[1] Pour des raisons « éditoriales », les noms ont été modifiés.

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